Pérou : voir Huayhuash et mourir ?

Author(s):  


 
Fabrice et Thibault - Terra Group
 
 

Par Thibault Jeannin & Fabrice Pawlak, en 2008

 
 
 
 

Nous voici, enfin, presque trop tard, à Huaraz, capitale des Andes, Chamonix sud-américain.
 
Nous sommes au mois d’octobre, entre deux saisons : fin de la bonne ou début de la mauvaise ? Tout dépend de la chance, comme un tirage à pile ou face, ou comme une paire de 2 contre As-4 au poker.

 

Le premier jour, nous nous sommes bien levés à 6h du matin malgré le petit détour, la veille au soir, par la “rue de la soif” de Huaraz.
 
Plutôt branchée pour une bourgade des Andes … plutôt difficile comme lever.
 
Comme un mauvais signe, pluie battante et ciel couvert nous attendent à peine avons nous fini le petit-déjeuner.
 
Nous décidons de décaler au lendemain notre départ pour le trek de Huayhuash, histoire d’aller vérifier la météo sur Internet avant de nous engager dans une belle galère potentielle.
 
Pour ne pas perdre notre temps, nous en profitons pour aller au site pré-inca de Chavin, à quatre heures de route. A mi-chemin, nous ferons demi-tour , confrontés à la neige et à un éboulement de terrain sur la route.
 
Jusqu’ici, tout s’était bien passé pour cette mission de Terra Secreta, la nouvelle cellule de Terra Cordillera.

 

Nous venons ici pour découvrir la cordillère Huayhuash. Déjà le nom est attirant. Sûrement du Quechua. Nous demandons la signification de Huayhuash à différents locaux (on posera même de nouveau la question au hameau de Huayhuash quelques jours plus tard), personne ne la connaît vraiment. Éventuellement le nom d’un animal du temps des Incas qui aurait disparu… (quelque part un truc entre le raton laveur et le lapin).

 

Que savons-nous de la cordillère Huayhuash ?

 

Méconnue, voire inconnue, cette cordillère souffre de la proximité de sa célébrissime grande sœur cordillère Blanche et de ses joyaux mondialement connus (Huascaran, Alpamayo).
 
On la dit somptueuse et les spécialistes andins affirment qu’elle abrite le plus beau trek du Pérou, donc le plus beau trek sud-américain ? L’un des plus beaux treks du monde, sans le dire ?
 
Car au Pérou, tout de même, d’autres massifs ont placé la barre très haut : cordillère Blanche et le tour de l’Alpamayo, cordillère Vilcanota et le tour de l’Ausangate, les cordillères Vilcabamba, Urubamba, Carabaya autour des sites incas du Machu Picchu, de Pisac, de Choquequirao.
 
Mais les rumeurs sont persistantes, et le ton définitif : la cordillère Huayhuash est la plus belle de toutes, comme le vrai prodige de la famille, enfin sorti de l’ombre de ses prestigieux aînés.

 

 

Jour 1 / Fabrice
 
Nous sommes trois : Thibault, mon collègue qui allait pendant ces quelques jours devenir un ami, bientôt nous serions aussi associés, le muletier Tito et moi-même. Nous quittons enfin Huaraz sous un ciel plein de promesses. Il faut bien tenter sa chance, si près du but. Au bout de trois heures de route enfin dévalée, au détour d’un lacet poussiéreux et incertain, nous apercevons pour la première fois la cordillère Huayhuash.
 
Je réveille Thibault : “eh, Thibault ?! Ça y est… elle est là !”
 
En contrebas, dans une vallée aux pentes abruptes et verdoyantes, quelques villages tellement andins, le genre de bourgades que vous avez vues gamin sur une photo ou représentées dans une bande dessinée, et qui inconsciemment vous ont fait prendre une décision irrévocable : “Un jour, j’irai voir de mes propres yeux”.
 
Au-dessus de cette frange colorée de teintes vives (villages, rivières, champs de pommes de terre et de quinoa, jachères, chemins), une muraille minérale qui couvre les 180 degrés de notre vision : la glace, la neige et la roche des dieux de la région, une succession d’une dizaine de sommets enneigés à plus de 6000 mètres d’altitude.
 
C’est donc cela la cordillère Huayhuash. On l’imagine déjà, sauvage, reculée, exigeante. Il faudra encore rouler quelques heures pour atteindre notre campement, sous un ciel couvert, pluvieux.

 

Jour 2 / Thibault
 
Premier jour de marche pour notre petite équipe. Objectif de la mission : rejoindre la lagune Carhuacocha en passant par deux cols. La mission est prometteuse, notre équipe est motivée comme jamais, et les conditions météo sont bonnes. Il va falloir assurer.
 
Au campement de Quarterlhuain, nous avons rencontré deux jeunes trekkeurs, Françoise une suisse et Jonathan un anglais. Françoise est championne de triathlon et de courses d’endurance en général. Elle semble bien préparée pour ce trek.
 
Ils partent un peu avant nous ce matin. Quelques instants plus tard, nous commençons à notre tour la montée jusqu’au col de Cacanan (4690 m).
 
Je ressens les effets de l’altitude avec un mal de tête qui se dissipera quelques heures plus tard. Mais pas question de se lamenter : il s’agit de retrouver un mental d’aventurier, et d’oublier le gratin dauphinois de maman et les soirées DVD avec ma douce.
 
Déjà que nous nous sommes plaints d’avoir froid aux mains quand nous avons replié la tente ce matin ! Ce n’est pas digne de l’équipée Terra Secreta ! Alors nous sommes forts et passons le col de Yana (4630 m) avec l’envie de faire exploser les compteurs. Nous aurions d’ailleurs sûrement battu le record d’étape si nous n’avions pas craqué sur Christina, une petite andine âgée de 2 ans, qui nous a fait les yeux doux en échange de quelques friandises.
 
Nous arrivons finalement à la lagune Carhuacocha après 6h30 de marche. Et que le spectacle commence ! Face à nous se dressent les majestueux sommets de la cordillère Huayhuash. Une seule journée de marche et ils sont là, ces géants que nous n’espérions pas voir de sitôt. Ils sont tous là, à portée de regard, un regard qui pétille à l’idée de les côtoyer d’encore plus près le lendemain.

 

Jour 3 / Fabrice
 
Le lever ne fut pas glorieux à 6h du matin. A 50 mètres au-dessus de nous, un brouillard à couper au couteau, black-out total. Une visite vient égayer ce début de journée : Don Hermès, tel un vendeur ambulant de luxe, vient nous proposer des truites pêchées le matin même dans la lagune. Quoi qu’il arrive, ce sera festin sous notre tente cuisine. A 7h30, nous partons seuls vers les sommets qui commencent à se dévoiler, la chance semble nous sourire. Tito, lui, contournera le massif pour nous retrouver en fin d’après-midi au campement du jour, le lieu-dit Huayhuash.
 
Très vite, les nuages se dissipent et nous nous rendons clairement compte que nous nous trouvons au cœur de la cordillère Huayhuash, à chatouiller de près ses plus beaux joyaux. Nous longeons plusieurs lagunes vertes ou bleues, en tous cas intensément colorées (O2 en surplus de l’eau des glaciers ?) et contrastant avec le paysage alentour.
 
En général, il faut un jour de marche pour approcher les beautés andines. On les admire, on se congratule de la chance qu’on a et on repart vers un autre col, une autre vallée, vers une autre beauté.
 
Là, c’est un peu trop, on n’ose pas y croire. On reste là, des images s’enchaînent, et on se dit : “Alors c’était bien vrai”.
 
Face à nous, les uns à côté des autres, les dieux andins se côtoient, tout près. A notre droite, le Mituraju (5750 m), le Rondoy (5870 m), le Jirishanca (6094 m).

Au milieu de ce tableau de maître les sommets Yerupaja (6617 m, considéré comme l’ascension la plus difficile de la région), Yerupaja Chico (6089 m), Yerupaja Sur (6500 m).
 
Puis sur notre gauche, le Siula Grande (6344 m), célèbre pour avoir été le théâtre de la tragédie de Joe Simpson. En 1985, lors de la descente de cette montagne après en avoir accompli l’ascension, Joe Simpson chute et se brise une jambe. Il se retrouve suspendu dans le vide, accroché à la vie seulement par une corde en haut de laquelle se trouve son compagnon, Simon Yates. Après une heure et demie d’attente à -25 degrés, Simon Yates prend la décision de couper la corde afin de se sauver. Joe Simpson fait une lourde chute et, alors qu’il était donné pour mort, il parvient à rejoindre le camp de base en quatre jours. Cela a donné un best seller, “La mort suspendue”.
 
Assis dans un pâturage, au bord d’une lagune bleue clair, nous nous amusons à faire coïncider le spectacle naturel avec notre carte, pour tenter de comprendre. Il y a tant de sommets d’envergure devant nous, tous d’une beauté digne de les faire figurer en bonne place sur une carte, que nous éprouvons de réelles difficultés à le faire. Quelques heures plus tard, devant la succession de tableaux, j’abandonnerai …
 
Après un dénivelé de 700 m, nous atteignons le cairn du col. Spectacle aérien… Je n’ai jamais vu tel spectacle andin de ma vie. Je croyais que l’on en avait assez vu, que le rideau était tombé. La deuxième série des sommets, c’est comme le rappel du plus beau concert de votre vie : standing ovation.
 
Galvanisés, heureux, à 200 à l’heure malgré l’altitude (4800 m), nous avons une idée loufoque. Nous prenons une photo du col avec nous deux, souriants, munis dune pancarte sur laquelle on a inscrit : “we want Chapaca” (du nom d’une agence avec laquelle nous rêvions de travailler depuis longtemps, et qui finira d’ailleurs par nous confier ses groupes peu de temps après, hasard ou résultat de notre persévérance perchée ?).

Puis, toujours au même endroit et dans la même posture, une autre photo, avec une autre pancarte sur laquelle est inscrit “we love you Julies” (nos deux compagnes ont le même prénom).
 
La descente est rapide. Tellement rapide que nous nous séparons. Je choisis la vallée de tourbes, elle parait si agréable. Thibault choisit de la contourner, pour être certain de rester au sec je présume. Je dois l’attendre un peu en bas, il tarde. Enfin, je le vois. Ben oui, tout de même, l’orientation est affaire d’expérience lui dis-je.
 
Anecdote notable (surtout pour moi) : le matin au départ, en fonction de l’expérience de notre muletier, je prévois une journée de 7h30 de marche et pour m’amuser, je règle mon compte à rebours sur 7h30. Nous arrivons au camp en début d’après-midi, je pose mon sac, et à ce moment précis, deux événements simultanés : je sens la première goutte de pluie après une journée généreuse, splendide, ensoleillée et ma montre sonne : à la seconde près, nous avons marché 7h30. Comment n’y voir qu’une simple coïncidence ? Quand on vous dit que la Cordillère Huayhuash est magique… Et si c’est un coup de chance, j’en connais un qui va prendre cher aux cartes ce soir… Eh oui Thibault, le poker c’est comme la montagne, c’est une affaire d’humilité… Regarde-moi !
 
Ah, une bonne truite nous attend. Je ne l’ai pas encore dit ? Ce fut une grande journée.

 

Jour 4 / Thibault
 
Ce matin, réveil à 6h au camping de Huayhuash. 6h10, une idée nous vient : on va démarcher les marques d’équipement spécialistes de treks (Quechua !) pour nos futurs muletiers de la région.
 
On ne chôme pas à 4350 m d’altitude. La montagne nous inspire semble t-il. Avant d’avoir trop d’idées, nous nous lançons dans notre triathlon matinal : paquetage – Milo (la marque locale de chocolat en poudre) – tartines …
 
Et puis nous partons. Le ciel est dégagé, nous décidons de prendre un raccourci via le col Trapecio, cette route nous permettant d’approcher de près le sommet du même nom, un colosse de 5653 m. Nous traversons les champs d’”ichus” (touffes d’herbe drue) puis amorçons notre ascension jusqu’au col (5010 m).
 
Le glacier du Trapecio est à portée de piolet et de crampons mais l’ordre du jour du Haut Commandement de Terra Secreta est formel : il nous faut boucler la boucle, et vite ! Alors c’est parti pour une descente rapide et vertigineuse (les mules n’en reviennent toujours pas) dans un décor lunaire. Exaltés par l’effort, nous grimpons jusqu’à un deuxième col à 5000 m. La cordillère Huayhuash réserve bien des surprises, et celle-ci est de taille ! Arrivés au col après deux heures d’effort soutenu, nous sommes récompensés et le faisons savoir par des cris de bonheur (qui peuvent aussi s’apparenter au beuglement d’une bête en rut, c’est aussi ça la montagne). Un paysage à faire pâlir d’envie Bilbo le Hobbit et Alice au pays des merveilles réunis, un rêve qui prend forme.
 
Face à nous : Yerupaja (6617 m), Carnicero (5960 m), Sarapo (6127 m), sommets très convoités par les meilleurs andinistes du monde, et qui vendent très chèrement leur peau. Nous partageons notre bonheur d’être là avec Françoise et Jonathan que nous avons rejoints au col. Nous sommes unanimes !
 
Chaque jour, nous pensons avoir vu ce qui se fait de plus beau dans les Andes. Et le lendemain, nous nous rendons compte que nous avions tort, et en prenons encore plein les yeux.
 
C’est l’effet Huayhuash !

 

Voir la Cordillère Huayhuash et mourir ? Et si on allait plutôt faire un tour en Cordillère Blanche ?

Author:  

Share This Post On

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation des cookies, qui nous aident à optimiser votre expérience en ligne. Pour en savoir plus, cliquez ici